Dans une première partie récemment abordée, nous avons mis en lumière l’histoire oubliée de la sidérurgie burundaise à travers les regards croisés de chercheurs blancs et missionnaires. Voici à présent la suite et la fin de cet article, centrée sur les techniques de fonte du fer, issues d’un savoir-faire local complexe. Une manière de redonner leur place aux artisans burundais, souvent niés par la tradition écrite coloniale.
Une technologie longtemps sous-estimée
Cette technique, lisons-nous dans la revue « Culture et société », une revue du ministère de la jeunesse, des sports et de la culture parue en 1980, se trouvait surtout à Buta, Mukenke et Rabiro, est nommée localement “guteka” (cuire le minerai). Elle était parfois répétée deux fois pour améliorer la qualité, comme le signalait déjà Richard Burton en 1860 et Smets en 1935 à Rabiro.
Les quatre grandes étapes de la production du fer
Les reconstitutions et enquêtes orales réalisées entre 1970 et 1972 ont permis d’identifier quatre phases majeures dans la sidérurgie traditionnelle burundaise :
La première étape consiste en l’extraction et préparation des matières premières, en la recherche du minerai de fer superficiel (ubutare) et en la fabrication du charbon de bois, à partir d’essences locales à forte capacité calorifique tels que umukaragata (Faurea saligna), igihungwe (Protea madiensis) , umusasa (Sapium ellipticum) , umugoti (Syzygium parvifolium). Ces ressources, soigneusement sélectionnées, étaient essentielles à la réussite de la fonte.
En deuxième lieu, venait le grillage du minerai (guteka ubutare). Souvent négligée dans les études, cette phase de grillage consistait à chauffer le minerai à feu. Cette opération, bien décrite dans le cas de Buta, se faisait au bois ou au charbon. Le fer est fondu plusieurs fois avant d’être assez pur”
En troisième lieu venait la fonte proprement dite. La coulée (ou “fusion”) n’était pas un processus instantané. Contrairement à l’idée de “coulée réussie du premier coup”, les forgerons opéraient souvent en plusieurs étapes. Les blocs de métal extraits étaient retravaillés, concassés, puis refondus. Cette méthode empirique reflète l’adaptation aux outils disponibles et aux caractéristiques du minerai. La fonte s’opère dans une fosse de 50 à 70 cm de profondeur et non dans un fourneau surélevé comme dans d’autres sociétés africaines. Si on peut se permettre une brève comparaison avec l’Europe ancienne, la technologie burundaise rappelle celle du procédé « catalan » à l’époque médiévale, mais sans les écoulements latéraux de métal par des galeries dites alors « queues de renard ». Mais une remarque générale doit être faite ici avant de passer à l’étape suivante : le produit obtenu dans ce four n’est en aucun cas une « coulée », bien que G. Célis emploie souvent ce terme. Il s’agit plutôt d’un bloc de métal rougeoyant, pâteux et spongieux, tout encombré de scories, que nous proposons d’appeler une “loupe”.
Enfin venait le martelage final ou le problème du « puddlage. Il s’agit en fait d’un martelage local, accompagné d’une soudure artisanale pour fusionner plusieurs lingots. Localement, cette opération est nommée « kuramuza », et traduite par « braser » dans le dictionnaire de F.M. Rodegem. Assimiler cela à du puddlage (procédé anglais du XVIIIe siècle) crée un malentendu : la technique burundaise ne visait pas à réduire le carbone comme dans l’industrie européenne, mais à consolider une loupe de fer après extraction.
Avant de clore notre propos, l’étude de Célis et Nzikobanyanka, bien qu’imparfaite sur certains points de terminologie, apporte une preuve précieuse de l’existence d’une véritable culture métallurgique burundaise, autrefois négligée par les historiens et missionnaires. Le Burundi possédait une technologie sidérurgique originale, adaptée à son environnement, et transmise de génération en génération. Rétablir cette mémoire ou bien développer des industries modernes du travail du fer, c’est réhabiliter un patrimoine scientifique burundais, souvent effacé par l’écrit colonial, mais bien vivant dans la tradition orale et les savoir-faire populaires.
